Chantal Akerman par Chantal Akerman

Posted in notes by nananono on Oct 19th, 2008

Depuis quelques semaines, je me suis remise à la relecture du livre « Chantal Akerman par Chantal Akerman » paru aux Editions Cahiers du cinéma/Centre Pompidou. A chaque fois que je loue ce livre à la bibliothèque, je retombe sur mes marques-pages et sur des traces de phrases soulignées au crayon… peut-être les miennes… ? Les textes de Chantal Akerman sont des réflexions à voix haute sur son cinéma (on retrouve cette « esthétique » dans ses films, ses films ont d’abord été des textes). Ce qu’elle dit, c’est comme si elle cherchait encore sa légitimité, comme si elle s’inquiétait encore de ce qu’elle faisait… Cela résonne chez moi, car c’est cela le documentaire… comme le dit si bien Godard « La fiction c’est la certitude, le documentaire c’est la réalité avec son incertitude. »



Cahiers du Cinema Livres (7 mai 2004)

page 89-…98
c’est un texte qu’elle a écrit à propos de son film « De l’autre côté »…

« J’ai failli ne pas faire De l’autre côté.
Mon texte ne plaisait pas à Thierry. Mais cette fois je me suis battue. Je dis « cette fois » parce que je ne me suis pas battue pour Du Moyen Orient. Il a fallu quand même que j’écrive un autre texte, cela ne m’a pas vraiment dérangée, j’aime écrire. (…)
Le deuxième texte-en tout cas, son début- que j’ai écrit pour défendre De l’autre côté, pourrait presque servir pour tous mes documentaires. Pour défendre la cause du documentaire à tout jamais. Jamais est un bien grand mot, mais là tout d’un coup, il me plaît. J’ai donc écrit à Thierry « Vous m’avez demandé de préciser ma pensée, Vous aimeriez savoir par quel bout je vais pouvoir prendre ce sujet. Moi aussi, je me sentirais mieux, plus tranquille, et aussi sans doute moins intéressée par le projet. Parce que ce qui me fascine et m’effraie à la fois, quand je me mets en tête de faire un documentaire, c’est bien de le découvrir ce documentaire, de le découvrir en le faisant.
Et préciser ma pensée serait, je crois, aller à l’encontre même du projet documentaire, et me fait donc un peu peur.
Parce que, en le faisant, je me laisse conduire, je dirais presque à l’aveuglette, et je deviens une sorte »d’éponge-plaque sensible » qui aurait une écoute flottante et d’où surnagerait ou se révèlerait au bout d’un long moment, le film.
Ce qui me fait peur, ce n’est pas de penser ; mais bien d’enfermer un documentaire dans du déjà « prépensé » alors que ce que j’essaie, c’est d’arriver « sur les lieux du crime » presque vierge, et que ce soit la matière même du documentaire qui vienne m’occuper et pas le contraire.
C’est presque impossible bien sûr, et l’on arrive toujours quelque part avec tout ce qu’on traîne, et tout ce qui vous constitue. Et peut-être pour ce documentaire-là, cette écoute flottante est-elle encore plus nécessaire que d’habitude parce qu’on a déjà tant d’images dans la tête, tant d’icônes… »
(…)
(p 98)Oui, la grande différence pour moi entre un documentaire et une fiction, avant que l’un ou l’autre ne soient finis, c’est que quand on part tourner un documentaire, on part sans scénario et sans acteurs. Après le documentaire tourné, et monté s’il n’ouvre pas une brèche dans l’imaginaire, s’il ne s’y glisse pas de la fiction, alors pour moi, ce n’est pas un documentaire. Quand à la fiction, s’il ne s’y glisse pas du documentaire alors, j’ai du mal à penser que c’est un film de fiction. »